Alors que se termine ce Carême 2012, voici une interview des Dominicains de Lille au sujet de leur Retraite dans la Ville organisée chaque année pendant cette période et qui intéresse de nombreux « chrétiens du seuil » : en 2010, 4 500 inscrits au minimum se définissaient comme « éloignés ou très éloignés de l’Église ».
– Quelle était l’idée de départ, en 2003 ?
Il s’agissait au début simplement de diffuser sur un site et par mail le
texte de conférences de Carême données au couvent chaque dimanche
du Carême par un frère (donc un texte assez long). L’évolution vers une
méditation quotidienne courte et l’abandon de la conférence donnée au
couvent s’est faite progressivement à partir de 2005, ainsi que l’ajout de
propositions nouvelles et complémentaires pour petit à petit constituer
une sorte de « monastère » sur Internet (office de vêpres des frères diffusé
sur le site, accompagnement spirituel, intentions de prière, blog…).
– Quel travail cela vous demande-t-il pendant l’année et pendant la
retraite ?
Distinguons trois phases :
1. Préparation lointaine, de la fin du temps pascal à octobre. Grand
brainstorming : que veut-on faire l’an prochain, quelles nouveautés
introduire, qu’est-ce qui a bien marché ou pas cette année, quel
devenir pour la maquette du site, quels frères à la coordination pour
l’année suivante ? Puis après l’été : choix des prédicateurs et des
frères pour toutes les fonctions de la Retraite (celui qui recrutera les
accompagnateurs, celui qui s’occupera de la communication, celui pour
l’envoi des mails quotidiens, pour l’animation du blog…)
2. Préparation prochaine, d’octobre jusqu’au Carême. Il s’agit pour les
prédicateurs de rédiger les méditations, pour les frères coordinateurs de
les relire et corriger (beaucoup d’allers-retours sont nécessaires, nous
sommes extrêmement exigeants sur le niveau et sur l’accessibilité des
méditations que nous proposons : elles sont en première page du site,
n’importe qui peut les lire. Il y a des mots qui peuvent blesser, d’autres qui
relèvent d’un vocabulaire « boutique catho » incompréhensible pour bien
des gens…). À la communication : rédiger un dossier de presse, affiches
et flyers à concevoir et imprimer, campagnes d’envois par courrier ou par
mail, dans les paroisses comme dans les rédactions. C’est aussi là que
le site évolue : lien avec nos fournisseurs, puis à l’approche du Carême
remplissage du site. Recrutement des accompagnateurs, formation aux
outils (plates-formes Spip et WordPress pour le site, DoList pour l’envoi
des mails)…
3. Pendant le Carême : beaucoup d’assistance aux utilisateurs. Pendant
les trois premières semaines de Carême, on reçoit environ 300 mails par
jour (hors demandes d’accompagnement spirituel) : des gens qui ne
reçoivent pas, qui n’arrivent pas à accéder à tel contenu, ou à écouter
le temps de prière… plein de questions ! Il y a aussi un travail quotidien
pour la préparation et l’envoi du mail du lendemain (pas totalement
automatique). Le dispatching des demandes d’accompagnement entre
les accompagnateurs. La modération et l’animation du blog. Réponses
aux journalistes, et animation sur Facebook et Twitter (un peu un job de
community manager !).
4. Après Pâques : travail de bilan, répondre au courrier (3 000 lettres l’an
dernier) qui continue à arriver pour la Retraite dans la Ville jusqu’à l’été.
– Quel est le succès rencontré ?
En 2003, 2000 personnes intéressées par les conférences, mais qui
ne pouvaient venir au couvent, s’inscrivent pour les recevoir par mail.
Surprise chez les frères qui ne s’attendaient pas à un tel succès, et prise
de conscience qu’il y a un coup à jouer, une demande de prédication sur
Internet à laquelle ils peuvent répondre. Sans refaire tout l’historique :
en 2008, 16 000 inscrits ; en 2009, 27 500 inscrits ; en 2010, 40 500 ;
en 2011 ; pratiquement 51 000 inscrits pour le mail quotidien. Et
sans compter les 900 000 connexions au site… De plus nous sommes
traduits, spontanément et bénévolement, au moins en vietnamien et en
portugais : la diffusion de la Retraite dans la Ville, dans une certaine
mesure, nous échappe.
– Avez-vous des retours de leur part ?
Oui ! Par le blog, par des mails ou par des lettres qui nous sont adressées.
Sur le blog, on voit de belles choses : les gens se répondent les uns aux
autres dans les commentaires, énoncent leurs doutes, s’encouragent
mutuellement… Ainsi, beaucoup de personnes au fur et à mesure
qu’avance le Carême disent qu’elles se sentent loin de Dieu, de l’Église,
ne se sont pas confessées depuis 20 ou 40 ans, n’ont pas mis les pieds
à la messe depuis 15 ans… Et puis reviennent après en disant : « Merci
pour vos encouragements, je suis allé me confesser », ou « Je vais aller
à la vigile pascale dans la paroisse de mon quartier ». Autre histoire :
l’an dernier, une dame nous a raconté avoir suivi toute la Retraite… et
son mari a demandé le baptême à la fin du Carême ! Un joli coup à deux
bandes.
– Vous êtes des frères « en chair et en os », vous évangélisez en
communauté : qu’est-ce que cela change dans votre évangélisation ?
Le fait de la faire à plusieurs ! C’est finalement assez rare pour nous de
le faire « en communauté » de manière aussi large. Pour ce qui est de la
prédication, la Retraite est une révolution : on demande à des frères qui
ont l’habitude de faire des bouquins, des conférences, et des homéliesfleuves…
de prêcher en 1 500 signes ! Il faut beaucoup d’humilité et de
charité fraternelle pour dire à un frère vénérable que sa méditation de tel
jour ne va pas du tout… et à ce dernier pour l’entendre !
Par ailleurs, le fait d’avoir des retours, immédiats au moyen des mails ou
des commentaires sur le blog, de la part des retraitants, est très nouveau
pour nous : on a rarement des commentaires aussi bruts de décoffrage à
la sortie de la messe sur l’homélie du jour…
Dans l’accompagnement spirituel, ces contacts avec les retraitants nous
permettent d’accéder à des questions, à des situations vécues et à des
gens que nous n’aurions jamais rencontrés s’il leur avait fallu pousser la
porte d’une église pour rencontrer un prêtre. Clairement, ce contact par
mail permet de dire certaines choses parfois indicibles, c’est un premier
pas important pour ces personnes, cela nous permet de désamorcer des
peurs (celle du regard de jugement), des tensions, des préjugés. C’est
aussi très nouveau comme type de contact et c’est un excellent sas
d’entrée dans l’Église.
– Que proposez-vous comme contenus ?
1. Le coeur du projet : une courte méditation quotidienne d’un verset
de l’Écriture. Pas de lien avec l’évangile de la liturgie : c’est une retraite
prêchée. Chaque frère prédicateur prend en charge une semaine et y
déploie sa prédication en sept jours à partir d’un parcours biblique qu’il
a choisi. Cette méditation est envoyée par mail, ou lisible sur le site, et
aussi enregistrée par le frère (flux podcast).
2. Le temps de prière : les vêpres du jour, chantées par les frères. Flux
podcast ou écoute sur le site avec le texte des psaumes, chants et
lectures qui défile.
3. Le blog : des articles pour présenter les frères, ou pour faire réagir les
retraitants à mesure que le Carême avance. La Retraite dans la Ville, ce
n’est pas un site, c’est d’abord des frères qui vivent !
4. Une rubrique « spi » : cette année, la rubrique « Père, dis-moi une
parole » proposait des conseils pratiques pour la vie chrétienne à la
lumière des enseignements des Pères du désert.
– En quoi est-ce une oeuvre d’évangélisation ?
Vaste question. Nous voyons deux choses :
1. Tout d’abord, il s’agit d’annoncer Jésus-Christ. Avec des mots, un
langage, des techniques nouvelles. Il y a un unique Christ Sauveur
à annoncer, aujourd’hui le même qu’hier et demain, mais on s’est
rapidement rendu compte que mettre en ligne le texte des conférences
ou de l’homélie du jour ne pouvait pas convenir et ne serait jamais de
l’évangélisation au sens propre. La première évangélisation se réalise
donc d’abord en nous : si nous ne vivons pas concrètement la vie du
Christ, nous serons incapables de le traduire dans les formes qu’Internet
nous oblige à assumer : concision des textes, qui doivent pouvoir se
lire aussi bien que s’écouter, aspect esthétique au top, adaptation aux
usages nomades du net… sinon les gens zappent et la Bonne Nouvelle
ne leur parvient pas.
2. Ensuite, la Retraite dans la Ville est une oeuvre d’évangélisation
parce qu’elle construit l’Église. Les retraitants témoignent de leur prise
de conscience, à travers les mails et le blog, qu’ils sont reliés les uns
aux autres. Non seulement avec nous, la communauté d’où part cette
prédication, mais aussi entre eux, et que cela peut les inciter à fréquenter
à nouveau leur communauté locale.
Par exemple, nous avons de nombreux témoignages de personnes qui
suivent la Retraite et l’impriment en plusieurs exemplaires, pour des
voisins, pour toute une maison de retraite qui suit ainsi collectivement
la Retraite dans la Ville, pour un groupe de lecture biblique qui se
réunit hebdomadairement et partage à partir des méditations que nous
proposons… Bref, il y a bien sûr du vertical descendant (notre prédication qui va vers les retraitants), mais aussi ascendant (le feedback, l’accompagnement
spirituel), et surtout de l’horizontal (quelque chose se passe pour les
retraitants entre eux et cela nous échappe) : il est réjouissant que ces
dimensions soient toutes honorées dans la Retraite dans la Ville.
Pour en savoir plus : www.retraitedanslaville.org
Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans Dieu et Internet, 40 questions pour mettre le feu au web, p. 274 et suivantes.
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